L’Abbaye

HISTOIRE ET VISITE

Entourée de bois, de vergers et de jardins, dans un site solitaire du val d'Authie, telle une blanche colombe nichée, Valloires est un rare et étonnant témoin de l'architecture baroque du 18e s., pour le moins curieux dans cette région, c’est surtout la seule abbaye cistercienne du 18e s. complète en France. En 1137, le comte de Ponthieu, Guy II, fit appel aux moines de Cîteaux qui, après un court séjour à Balances, s'installèrent (1158) à Valloires, sur la pente douce d'un coteau abrité. L'abbaye connut d'abord une période de grande prospérité, avec un domaine rural de plusieurs milliers d’hectares répartis en une dizaine de granges, dont quelques-unes demeurent, entourées de leurs terres. Du 14e au 17e s., l'histoire du Ponthieu, avec guerres et pillages, accompagnés d'un certain désordre spirituel et moral, entraînèrent sa décadence. Au 17e s., plusieurs incendies ravagèrent le monastère, mais l’histoire a ses surprises. La commende, généralement peu favorable aux abbayes, fut ici salutaire. Tous les commendataires de Valloires furent des ecclésiastiques. Sous Jean Martineau, les bâtiments monastiques et ceux de la cour d'entrée furent reconstruits à peu de choses près dans l'aspect qu'ils gardent encore. Par contre, les réparations faites à la hâte sur l’église provoquèrent, en 1741, l’effondrement du clocher sur l'abbatiale, entraînant sa destruction. Une reconstruction intégrale fut entreprise de 1741 à 1756 sous l'abbatiat de François d'Orléans de la Motte, évêque d’Amiens et commendataire. Si l'abbaye existe encore, c'est qu'elle fut acquise à la Révolution par Jourdain de l'Éloge, châtelain d’Argoules, qui voulait la garder dans le but d’y réinstaller des moines. Une communauté laïque belge occupa les lieux, suivie par les frères de St-Vincent de Paul. Valloires abrite depuis 1922 un important pôle sanitaire et social en faveur d’enfants et de personnes âgées.

Enclos dans l’enceinte qui subsiste complète, l’abbaye étale ses constructions d’une homogénéité rare. De l’église du 13e s., restent un pan de mur percé de deux fenêtres ogivales et les gisants de Marie de Ponthieu et de Simon de Dammartin (14e s.). L’essentiel des bâtiments date des 17e et 18e s. La vaste cour d'honneur en fer à cheval, au fond de laquelle se dresse l'élégance classique de l’aile Nord, le colombier et le logis abbatial. Le salon des hôtes, décoré d'élégantes boiseries, est enrichi de deux toiles représentant l’abbé commendataire et le prieur. Le cloître spacieux, très simple, voûté d'arêtes dont une travée est restaurée, protège un jardin à la française, reflète une grande sobriété sans austérité, il reste l'endroit privilégié de la méditation et de la réflexion. La salle capitulaire voûtée fait face à une superbe salle à manger lambrissée de chêne dans laquelle a été replacé un Christ mutilé, en bois, avec traces de polychromie. À l'étage, occupé par l’actuelle hôtellerie, se répartissent les appartements de l'abbé et les ‘cellules’ des moines - qui n'ont rien de monacal - aux alcôves encadrées de boiseries sculptées et repeintes dans l’esprit du décor de leur époque. La sacristie, remarquable par ses boiseries et son parquet à la française, renferme 4 toiles représentant des scènes évangéliques (la Nativité, la Fuite en Egypte, Jésus au milieu des Docteurs de la Loi, l’Agonie au Jardin des Oliviers) de J.F.Parrocel.

L'église abbatiale est caractérisée par l'accord remarquable entre la sobriété architecturale de sa construction et l'élégante finesse ornementale de son décor. Ce dernier (boiseries et statuaire, en bois, en plomb ou marbre, et même papier mâché !) est l’œuvre du sculpteur autrichien Simon-Georg von Pfaffenhofen (1715-1784) qui a vraiment donné, ici, la plus parfaite expression de son œuvre. Le buffet d'orgues où jouent des angelots est, par sa qualité, digne d'une cathédrale. Et le chœur, avec ses guirlandes de roses sculptées dans le lambris des stalles, constitue une aimable mise en scène. Des anges dorés d'une délicatesse effilée s'agenouillent sur l'autel, d'autres voltigent à la voûte et retiennent le ciborium. Les arabesques de la haute grille de clôture, entre la nef et le chœur, sont d'un dessin si souple et si léger qu'elles ne font pas obstacle au regard. Un singulier ouvrage de ferronnerie domine l'autel, enchevêtrement végétal où s'insinue la rocaille, qui se recourbe en forme de crosse abbatiale. Jean-Baptiste Veyren est l'artisan de ces ferronneries échevelées qui font rêver. Boiseries fleuries, sculptures débordantes de vie, autant de manifestations d'un art achevé et délicat où les angelots chrétiens évoquent étrangement des amours païennes et où la foi en l'homme transparaît au moins autant que la croyance en Dieu. Inspiration spirituelle et réalisme profane s'entremêlent si harmonieusement qu'il paraît vain de chercher à déterminer la part de chacun...Cet art exubérant se rencontre surtout en Europe centrale, en Bavière, au Tyrol ou en Bohème, il prend ici, en Picardie, une sorte de magnificence insolite dans le goût français de l’époque Louis XV. En France où les abbayes du Moyen Âge nous sont plus familières, Valloires est une exception, une sorte de miracle de l’art où le Divin et l’Humain se compénètrent. L’harmonie des formes, la sobriété des lignes, tant de beauté parfaite, sans parler des charmes du paysage alentour et notamment des jardins, imprégnent le site d’une intense émotion esthétique et même mystique.

En effet, on ne vient plus seulement à Valloires pour son abbaye, mais pour sa collection botanique de toute beauté, fête permanente des couleurs et des senteurs. Quel plus bel écrin imaginer pour une abbaye cistercienne ? Le vaste parc a permis de concevoir une présentation originale des végétaux en fonction des paramètres historiques du site. C'est ainsi qu'on trouve un cloître végétal placé vis-à-vis des bâtiments, des massifs en carré qui rappellent les jardins monastiques, un canal artificiel en mémoire de la dérivation qui traversait, jadis, le domaine. Plus de 4000 espèces et variétés, classées et ordonnées par apparentement esthétique et non à la façon d'une exposition scientifique réservée aux botanistes. Jardin de l’évolution, jardin à l’anglaise rassemblant une collection d’arbustes rares et jardin à la française avec des milliers de rosiers, jardin des cinq sens et jardin d’eau se répondent pour aboutir à la pureté cistercienne qui confine à l'absolu. Les arbres, arbustes et arbrisseaux, les végétaux de toutes sortes s'associent en une sorte de complicité, lisible par tout visiteur, éclairé ou non. Unique en France, un véritable paradis pour tous ceux qui cultivent la connaissance des plantes et l'art de leur donner vie. En somme, un véritable paradis terrestre qui vaut bien d'autres détours !...

Extrait du 'Guide routier de l'Europe cistercienne', de Bernard PEUGNIEZ

Disponible à la boutique-librairie de l'abbaye et à celle des jardins.

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